Rencontre avec Nicolas Monterrat

2021-05-27
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interview

Né et habitant Paris depuis toujours ou presque, Nicolas Monterrat est un créateur de GIFs situés à la croisée des chemins de l’humour, du rythme, de l’esthétique et de la poésie. Passionné d’animation depuis toujours, ce format d’image lui permet de construire des petites histoires décalées, d’explorer des mondes surréalistes et iconoclastes. L’intérêt du GIF repose selon lui sur le fait qu’il permet d’approcher la boucle parfaite, de raconter une histoire en quelques secondes. Tout est question de rythme et de qualité des enchaînements.

Nicolas Monterrat

Comment décrirais-tu l’art numérique ?

« Si je devais définir l’art numérique, ce ne serait pas tant du point de vue strictement technique que du point de vue des perspectives qu’il offre. En ce qui me concerne, l’art numérique est le médium qui a mis à notre disposition des outils sans lesquels je ne serais pas devenu ce que je suis maintenant, depuis une dizaine d’années notamment. Le numérique a permis à des gens comme moi de s’exprimer avec d’autres moyens que la peinture, la sculpture et autres médias traditionnels. Plus précisément, c’est grâce à l’émergence de cette nouvelle forme d’art que j’ai pu créer des collages animés.

D’un point de vue pratique, c’est un médium qui présente aussi des limites puisque les œuvres créées sur ordinateur ne sont visionnables que sur écrans. Mais même s’il y a une forme de dépendance vis-à-vis de la technologie et des écrans, j’aime le fait que cette même limite constitue également une force puisque c’est un art sans frontière, contemplable depuis les quatre coins du monde. »

Comment concevez-vous la création artistique à l’heure des réseaux sociaux, où tout est question de rapidité et de consommation de contenu ?

« C’est dans l’air du temps, cette tendance à vite consommer, et vite oublier. Au début, quand j’ai commencé sur tumblr, j’étais hyperactif. J’avais pas mal d’abonnés et je postais beaucoup de choses, pas forcément très personnelles. Je pensais que c’était important d’alimenter régulièrement mon compte pour que les gens se souviennent de moi. En quelque sorte, tout se passait comme si être artiste sur les réseaux revenait à faire que pour exister, il fallait poster. “Je poste donc j’existe”. Puis j’ai commencé à créer des choses beaucoup plus personnelles. Cela me prenait plus de temps alors que j’en avais moins à consacrer à la création. Donc j’ai arrêté de publier aussi souvent. Maintenant je poste quand je suis prêt à poster et quand j’en ai envie. »

Qu’est-ce qui t’a poussé à faire de l’art numérique ? Qu’est-ce qui t’anime dans l’exploration des nouveaux médias ?

« Depuis que je suis enfant, j’ai toujours été émerveillé par la création de mondes imaginaires et surréalistes. J’ai aussi toujours été fasciné par l’animation, et surtout par l’animation image par image, puisqu’elle constitue justement à mes yeux un moyen de créer ces mondes fantastiques qui me captivent, et de les illustrer. Et puis j’ai commencé à réaliser des GIFs un peu par hasard. Tout a commencé à l’époque où je me rendais fréquemment sur un forum de cinéma.

Parfois, des GIFs étaient publiés sur ce même forum afin d’illustrer des propos ou des films par exemple. Cela m’a amusé alors j’ai eu envie d’essayer. J’y ai très rapidement pris goût, et de plus, les autres membres du forum m’ont encouragé à persévérer. Par la suite, j’ai découvert les différents outils numériques que j’utilise aujourd’hui. Grâce à des formations et tutoriels en ligne, j’ai alors pu explorer les possibilités de Photoshop et After Effects et ce que ces logiciels pouvaient m’apporter pour créer. »

Quels sont tes outils en tant qu’artiste numérique ? Quelle est ta technique ?

« Généralement, le point de départ de mes œuvres est une photographie, souvent de choses de la vie courante telles qu’une rivière, des cheveux, un arrêt de bus… Très souvent, il s’agit de photos des années 50-60 car j’aime tout particulièrement ce qu’elles dégagent. A l’époque, la photo était quelque chose d’un peu plus rare, compliqué, qui était plus l’affaire de professionnels. De fait, l’atmosphère qui se dégage de ces photos est assez drôle et touchante parce que tout est souvent très posé, anti-naturel au possible du fait d’une mise en scène particulièrement flagrante. Aujourd’hui à l’inverse, on a tendance à valoriser ce qui est plus naturel et spontané.

Une fois que j’ai choisi une photographie qui m’inspire, j’essaie d’imaginer ce qui pourrait s’y passer. Je réfléchis à la façon dont je pourrais décaler les univers de ces photos et faire une sorte de pas de côté afin de proposer un univers un peu différent, un peu plus fantastique que celui de la photo originale. Cela passe par l’animation de la photographie et de ces éléments, qui deviennent des sortes de marionnettes sous mes doigts. De ce travail émergent alors des petites histoires courtes qui tournent en boucle. Je mets notamment un point d’honneur à ce que le point de départ et le point d’arrivée de ces animations soient exactement les mêmes. Cela permet l’absence d’interruption au cours du GIF et de donner l’illusion d’une boucle parfaite et infinie. »

Quel est ton parcours ? As-tu suivi une formation spécifique ?

« J’ai fait un BTS de cinéma mais qui ne formait pas du tout aux métiers de l’image. Je me suis rendu compte avant même de finir mes études que ce pour quoi j’étais formé dans le cadre de ce BTS ne me convenait pas. J’ai alors choisi d’effectuer un service militaire dans le service audiovisuel de la marine et j’ai ainsi participé à la réalisation de films de formation pour les marins qui s’engageaient. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à toucher au montage, à la caméra, au son et ainsi de suite.

Au sortir de l’armée, j’ai commencé à travailler dans le milieu de la télévision, exclusivement sur la partie image. Aujourd’hui, je réalise des reportages, des films d’entreprise, j’éclaire des émissions… Et en ce qui concerne ma pratique artistique à proprement parler, j’ai commencé à la développer depuis près de dix ans maintenant. Elle a été le fruit d’un long processus d’apprentissage en autodidacte donc de ce point de vue-là je n’ai pas reçu de formation spécifique. »

Quelle est ta source d’inspiration ?

« Je vais puiser mon imagination dans des images scientifiques ou populaires d’un autre temps. J’aime leur côté formel, un peu rigide, appliqué, parfois trop sérieux. Cela me donne envie de les détourner de leur but originel, d’apporter un peu de fantaisie, d’humour ou de titiller l’imaginaire. Je m’inspire également beaucoup du travail de Terry Gilliam au sein des Monty Python par exemple, celui de Nick Park, créateur de Wallace et Gromit, ou encore celui de Hombre_McSteez et de ses animations créatives.

Dans un tout autre genre, l’étonnant travail de Georges Rousse, de Felice Varini et du génial Philippe Halsman constitue également une grande source d’inspiration dans mon travail. Ces artistes proposent des mondes décalés, parallèles, drôles et troublants aussi parfois, et c’est exactement ce que j’aspire à créer. J’aime en effet tout ce qui est un peu enfantin, iconoclaste et absurde, à l’instar des œuvres surréalistes de Magritte par exemple. »

Des projets que tu aimerais mettre en avant ?

« La première œuvre dont j’aimerais parler s’intitule Instant Hairdo. Le point de départ de cette œuvre est une publicité des années 1950 pour une bombe de laque. J’ai été séduit par l’attitude de la mannequin dans la mesure où elle est assez étonnante. Son regard, sa façon de poser, tout semble si calculé et si antinaturel que ça m’a plu. Je me suis pris à imaginer que cette bombe était magique et que chaque pression exercée sur elle pourrait radicalement changer sa coupe de cheveux. Cela constitue à mes yeux une réelle proposition d’un monde qui n’existe pas, d’un monde alternatif et fantastique.

Si on regarde en détail, le doigt exerce une pression sur le poussoir de la bombe, actionne le jet de laque et génère une sorte de glitch qui intervient sur la coupe et qui va permettre le changement de coupe. Ce que je trouvais génial et fantasmagorique, c’est l’idée selon laquelle le monde du numérique permet de changer de coupe de cheveux en un claquement de doigts. Il y a là une dimension assez fabuleux, un peu comme celle qu’offre le deepfake qui permet par exemple d’animer des photos et peintures anciennes.

Une autre œuvre que je voudrais présenter est The Leak. Dans cette œuvre, j’ai utilisé comme point de départ une photo d’un arrêt de bus rue du Louvre. La statue provient quant à elle de la Porte d’Auteuil, la verdure du parc des Buttes-Chaumont, et l’eau provient d’ailleurs encore. Ce qui me plaît dans cette œuvre, c’est l’illusion du relief qui confère à l’œuvre une dimension d’autant plus réaliste et captivante.

De plus, puisque le cadre de l’œuvre est très réaliste dans la mesure où il s’agit d’un banal arrêt de bus, cela renforce le sentiment d’absurde et de fascination auprès du spectateur. En effet, l’arrêt de bus évoque un quotidien si anodin qu’on ne peut être qu’interpellé par la dimension mirifique qui vient s’y ajouter. On cherche à comprendre comment ce qui est présenté peut être possible, puisque si l’œuvre nous apparaît si réaliste, c’est bien que cela doit être possible, et pourtant ça n’est pas le cas. C’est cette idée de pas de côté, de twist, qui intrigue tant cela semble vrai. C’est cette collision de deux mondes, l’un réel, l’autre irréel, qui me plaît.

Vous l’aurez par ailleurs peut-être remarqué, mais je signe toutes mes œuvres. Ma signature, UGDTG, est toujours quelque part, de façon plus ou moins évidente d’une œuvre à l’autre. Ça fait partie du jeu.