Par ARTPOINT EDITORIAL
Artpoint est allé à la rencontre de l'artiste numérique japonaise Saeko Ehara. Dans cette interview exclusive, elle nous dévoile son processus créatif unique qui mêle art génératif, codage et intelligence artificielle pour créer son esthétique étincelante. Découvrez son interview ci-dessous.
Pour faire simple, je travaille dans un style appelé kirakira, ce qui signifie étincelant en japonais. Même si chaque rendu visuel peut sembler très différent, je tourne toujours autour du même thème, qui me vient directement de mes souvenirs d'enfance. Quand j'étais petite, j'adorais collectionner les objets kirakira : des cartes Sailor Moon, des autocollants, des bijoux en acrylique ou des petits objets en verre. J'ai toujours aimé contempler ce qui était transparent ou brillant. C'est encore aujourd'hui ma source d'inspiration principale. C'est aussi une passion qui n'a été influencée par rien ni personne d'autre que mon enfance, et en ce sens, je la considère comme mon tout premier amour.
Daydreaming
Cet effet scintillant et lumineux est souvent réalisé sur After Effects ou Premiere Pro. Il ne s'agit donc pas vraiment d'art génératif au sens strict, même si cela dépend des vidéos. J'utilise un plug-in qui isole la lumière pour créer des éclats. Quand on applique l'effet, le scintillement apparaît là où se trouve la lumière, tandis que les zones sombres restent intactes. D'une certaine manière, cela fonctionne comme un algorithme, mais je ne qualifierais pas cette étape de processus entièrement génératif.
On me classe souvent parmi les artistes génératifs parce que j'utilise TouchDesigner, et pour l'intelligence artificielle, je travaille avec ComfyUI. Ce sont des systèmes distincts avec des algorithmes différents, mais tous deux impliquent des processus génératifs. Donc oui, je pense que l'on peut me définir comme une artiste adepte de l'art génératif, mais ma pratique navigue plus largement entre l'IA et la création algorithmique. À mes débuts avec l'intelligence artificielle, j'utilisais Midjourney, surtout pour expérimenter le prompting, mais j'ai rapidement voulu comprendre plus en profondeur la structure même de l'IA, et c'est ce qui m'a poussée à passer à ComfyUI.
Memory of Light
Je fonctionne de manière très intuitive. En général, je me laisse porter par le thème qui me passionne le plus sur le moment. Les fleurs, par exemple, me viennent aussi de mon enfance. Quand j'étais jeune, j'adorais feuilleter un livre d'images sur les fleurs, et je me souvenais du nom de beaucoup d'entre elles. Cet intérêt ne m'a jamais quittée.
L'histoire de l'art est une autre source d'inspiration majeure. J'ai une formation en peinture et j'ai commencé ma carrière avec la peinture à l'huile, j'ai donc un immense respect pour les grands maîtres. J'ai toujours été fascinée par l'art du portrait et par les peintures très techniques. Au début, je m'inspirais directement de tableaux ou de portraits spécifiques, mais aujourd'hui, je m'intéresse davantage à la démarche globale des artistes et à leur méthode de travail.
Par exemple, l'une de mes séries, Daily Narratives, a été inspirée par le peintre danois Vilhelm Hammershøi. J'ai été frappée par sa façon de peindre le quotidien, souvent sans présence humaine, en revenant inlassablement dans la même pièce. J'ai trouvé que c'était une manière unique d'exprimer la vie de tous les jours. Cela m'a poussée à photographier mon propre quartier, pour ensuite transformer ces images à travers l'IA et TouchDesigner.
Parallel Portraits
Avant d'intégrer l'académie d'art en Hollande, je voulais au départ aller à l'université au Japon, mais les frais de scolarité étaient exorbitants. Plus tard, ma mère m'a encouragée à rejoindre une école d'art à Tokyo qui avait un partenariat d'échange avec la Hollande, et c'est ce qui m'a finalement amenée là-bas. L'enseignement artistique en Europe m'a semblé totalement différent. J'étais toujours dans la section peinture, mais on me laissait expérimenter plein de supports différents comme l'installation, la performance, le dessin et, finalement, la vidéo. Pour mon projet de fin d'études, j'ai réalisé une œuvre vidéo et j'ai compris que j'aimais profondément cela. Par certains aspects, ce processus me rappelait même les dessins de mon enfance.
Après mon diplôme, je suis retournée à Tokyo et j'ai commencé à travailler comme VJ. J'ai fait cela pendant plus de dix ans, principalement pour des concerts, et cela a été ma porte d'entrée vers les outils numériques. Au départ, je créais des œuvres plus graphiques sur ordinateur avec After Effects et d'autres logiciels Adobe. Puis, pendant la pandémie, j'ai eu plus de temps pour me concentrer sur mes propres créations et pour apprendre TouchDesigner et d'autres outils plus en profondeur. C'est véritablement à ce moment-là que la transition vers ma pratique numérique actuelle s'est concrétisée, même si elle se préparait depuis longtemps.
Bright Girls Symbolism Gold (Vertical)
Mon processus dépend vraiment de la série sur laquelle je travaille. Pour une œuvre basée sur des portraits, je pars généralement d'une idée simple, comme l'envie d'associer un portrait traditionnel à TouchDesigner. Je commence par prendre des notes, puis je génère une grande quantité d'images ou de vidéos grâce à l'IA. Une fois que j'ai des centaines de rendus, je les importe dans TouchDesigner pour tester différents algorithmes et explorer les combinaisons possibles entre l'intelligence artificielle et la création algorithmique. Quand j'estime avoir trouvé le bon équilibre entre ces deux mondes, je passe sur un logiciel Adobe comme Premiere pour le montage, avant de finaliser le tout avec l'effet étincelant.
Je cherche toujours à tester de nouvelles choses. Dès qu'un outil m'intrigue, je veux l'expérimenter et s'il fonctionne bien, je l'intègre à mes créations. C'est exactement ce qui s'est passé pour ma série sur la photogrammétrie. Après avoir vu un tutoriel, j'ai essayé de scanner des objets avec mon iPhone pour ensuite exporter les modèles en 3D dans TouchDesigner. Je me souviens avoir scanné des éléments au hasard dans mon quartier, et j'ai commencé à réaliser que cet outil pouvait figer des lieux ordinaires pour les transformer en art numérique. C'est comme cela que la série est née.
Flowerbed of Hydrangeas
Pour être honnête, je ne réfléchis pas vraiment aux émotions précises que je veux transmettre. Ce qui compte le plus à mes yeux, c'est ce que je ressens durant la phase de création. Si je suis enthousiaste en concevant l'œuvre, alors peut-être que le public partagera cette même énergie. Mais je pense aussi qu'il est essentiel d'accepter les critiques, qu'on trouve cela ennuyeux ou qu'on n'aime pas du tout. C'est tout à fait normal.
L'important est que je prenne du plaisir à créer. Dans l'art numérique, tout va extrêmement vite, en particulier au sein de la communauté NFT où les tendances changent tous les quatre matins et où l'attention se focalise sur les ventes flash. Mais si on ne court qu'après le succès commercial, on finit par oublier la joie brute de la création. Et ce serait vraiment triste, car si nous avons commencé un jour, c'est d'abord parce que nous aimions cela.
En explorant l'éclat de l'esthétique kirakira à travers le prisme du code et des algorithmes, Saeko Ehara repousse les limites de l'art génératif contemporain. Chez Artpoint, nous sommes ravis de soutenir sa démarche artistique innovante et de présenter ses œuvres phares. Explorez son catalogue et donnez une nouvelle dimension étincelante à vos écrans.