À travers un parcours autodidacte fascinant mêlant programmation, photogrammétrie et outils d'intelligence artificielle, l'artiste visuelle italienne Emilia Trevisani façonne une œuvre poétique et low-fi. Dans cette interview exclusive, elle nous ouvre les portes de son univers guidé par la synesthésie, son amour de la nature et sa vision écoresponsable de l'art numérique.
Primavera Gentile - Horizontal
Emilia Trevisani est une artiste visuelle basée en Italie. Son parcours autodidacte à travers les langages de programmation, le scan 3D, l'IA et les outils d'art génératif lui a permis de trouver une nouvelle voix pour décrire le monde qui l'entoure et qui l'habite.
Oui, je suis italienne, née à Milan, mais je vis en Toscane, plus précisément à Livourne, une petite ville côtière. J'étais journaliste et reporter vidéo. Au début, mon ancien rédacteur en chef m'a envoyée ici en mission, puis j'ai décidé de rester et de devenir indépendante d'ici.
Ma transition vers l'art numérique s'est produite pendant le premier confinement, en 2020. À côté, j'avais l'habitude de réaliser des clips musicaux pour des amis. Je les faisais à la main, en utilisant une technique appelée le rotoscopage : on dessine sur les images pour que le dessin soit en mouvement. Je le faisais à l'encre, image par image, 24 images par seconde. Il m'a fallu quatre mois pour faire une vidéo de trois minutes. Je cherchais en ligne d'autres personnes qui faisaient ce genre de travail, et d'une manière ou d'une autre, je suis tombée sur l'art génératif 3D. J'ai vu des choses bouger avec le son et je me suis dit : c'est fou, il faut que j'apprenne ça. J'ai laissé tomber le journalisme. J'ai abandonné l'animation à la main. J'ai commencé à chercher comment un tel travail était possible.
J'associe souvent différentes techniques : la 3D générative, la photogrammétrie, l'IA, probablement parce que ce sont mes méthodes préférées et celles à travers lesquelles je peux le mieux exprimer ce que je ressens. Parfois, cela passe par la création d'éléments réactifs au son (audio-réactifs), et parfois par ce que je vois dans la nature. La nature est une source d'inspiration profonde pour moi. Ce qui me passionne le plus, c'est l'idée de traduire ce qui m'entoure en quelque chose de profond, de plus personnel. J'essaie de construire l'art tel que je le vois dans mon esprit. Je pense que le fait d'être légèrement neurodivergente m'a aidée, car une grande partie de mon travail repose sur la synesthésie - je perçois les sons comme des formes et des couleurs. L'art génératif est l'un des rares espaces où l'on peut réellement travailler de cette façon.
J'utilise TouchDesigner comme logiciel principal ; c'est un endroit magique pour expérimenter. On peut y manipuler des objets 3D, mais aussi transformer des éléments en fonction du son. Il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre, et plus on en sait, plus les possibilités sont grandes.
Je n'aime pas vraiment utiliser des objets 3D préfabriqués. Je préfère créer les miens grâce à la photogrammétrie. C'est une technique un peu délicate qui demande du temps, car il faut prendre énormément de photos de son sujet, et il faut avoir de la chance avec la lumière. C'est déjà un processus dans le processus. Pour obtenir son objet 3D, il y a un gros travail en amont.
Narciso - Vertical
J'expérimente beaucoup avec l'IA, mais j'essaie de le faire de la manière la plus personnelle possible. Je n'aime vraiment pas utiliser des modèles pré-entraînés. Avec l'IA, je serais incapable de créer une œuvre en utilisant le "prompt to image" (génération par texte), car je n'aurais pas l'impression qu'elle m'appartient. Je n'ai rien contre ceux qui font cela, mais ce n'est pas ma tasse de thé, j'ai parfois l'impression que cela ressemble trop à des images générées à partir de visuels volés sur Pinterest.
Je préfère l'utiliser autant que possible comme un outil, et non comme un collaborateur. Au tout début, je ne savais pas comment entraîner mon propre modèle avec mon propre jeu de données (dataset). J'ai commencé par développer des œuvres d'IA en 3D - un mélange de ce que je faisais dans TouchDesigner, personnalisé avec une API de Stable Diffusion qui tournait directement à l'intérieur du logiciel. Aujourd'hui, j'utilise d'autres techniques, comme la création de mes propres jeux de données à partir de mes propres photos pour concevoir mes propres modèles personnalisés avec Stable Diffusion. C'est vraiment ce que je préfère faire.
Il est important, même dans notre pratique, de se demander comment tout cela est possible. Si pour maintenir les serveurs au frais quelque part, on utilise des tonnes d'eau, d'électricité et d'autres ressources... C'est quelque chose qui me met mal à l'aise. Je suis consciente de faire d'une certaine manière partie du problème, c'est pourquoi je fais ce que je peux en essayant de consommer le moins d'énergie possible, en utilisant les moyens dont je dispose.
Tout d'abord, j'utilise une page Google Colab pour entraîner mes modèles afin de bénéficier d'un GPU plus rapide. J'utilise Stable Diffusion, un modèle très ancien, tellement ancien que je suis probablement la seule personne au monde à l'utiliser en ce moment. Je garde énormément de photos, c'est probablement un réflexe de mon ancienne activité de vidéaste et photographe. J'ai donc beaucoup de clichés comme de la photographie de rue ou des milliers d'expériences de lumière différentes.
Pour créer mes modèles, je n'utilisez pas énormément d'images, toujours entre 90 et 130 environ. Il me faut à peu près deux à trois heures pour générer mon propre modèle personnalisé. Je rassemble simplement tous ces éléments dans mes jeux de données.
Mes datasets sont basés sur photos de la vie réelle, des choses qui m'entourent - des animaux, des paysages, des plans rapprochés de quelqu'un... tout ce qui me touche. Je me concentre vraiment davantage sur la lumière, les couleurs et le sentiment que dégage la photo.
Hidden Nature
TouchDesigner est un endroit magique pour expérimenter. C'est un logiciel très démocratique selon moi, car il donne l'opportunité de faire des choses incroyables, même avec un simple ordinateur portable. La communauté aide énormément, c'est important car sans cette communauté très ouverte et bienveillante, je n'aurais pas pu apprendre aussi vite. Il y a beaucoup de tutoriels sur YouTube, on peut apprendre énormément avec son propre ordinateur et plus on en sait, plus on peut faire de choses.
Il m'est arrivé de partager les fichiers de mes projets avec d'autres personnes ou de recevoir des conseils très précieux de leur part. Nous sommes vraiment proches, même si nous ne nous sommes presque jamais rencontrés dans la vraie vie. Je n'ai eu la chance de rencontrer qu'une seule personne pour l'instant, un artiste indien, car nous avions une collaboration qui était exposée à Arles et nous nous sommes croisés là-bas. Peut-être que ce travail d'équipe est quelque chose qui n'existe pas dans l'art traditionnel. Même les journalistes sont très secrets, souvent ils ne veulent pas partager ou s'entraider, même s'il y a bien sûr des exceptions. Pour moi, c'était vraiment formidable de voir qu'il existait cette immense communauté, amicale et généreuse.
Aloe - Horizontal
J'ai commencé par travailler avec TouchDesigner. Après quelques semaines, j'ai réalisé que l'on pouvait manipuler des objets 3D qui n'étaient pas seulement une sphère ou un cube... On pouvait importer ses propres objets 3D. Mais j'ai été tellement déçue par les objets 3D gratuits que je trouvais. Pourquoi les plantes ont-elles l'air en plastique ? Je ne les aimais pas.
Alors je me suis dit : mon Dieu, j'adore passer du temps dans la nature. Je ne pouvais pas faire grand-chose à l'époque, mais j'avais un balcon, mes petites plantes... j'ai donc commencé avec ça. Mon partenaire, mon chat, tout ce que j'avais chez moi. Les premiers résultats étaient affreux, vraiment terribles. Il a fallu beaucoup de temps pour apprendre. La toute première chose que j'ai scannée était un briquet, un objet assez petit, mais j'étais tellement excitée de voir ce briquet apparaître en 3D. Je pouvais le manipuler, le faire bouger dans tous les sens, j'étais tellement heureuse.
J'ai aussi essayé de nombreux logiciels pour apprendre la photogrammétrie. Je ne me rappelle plus exactement du premier que j'ai utilisé, mais je sais que cela prenait des heures. Il n'y avait pas de couleurs RGB, on avait juste cette... chose blanche. On pouvait appliquer une texture plus tard, mais pas la vraie texture d'origine. C'était un peu complexe. Aujourd'hui, j'utilise Reality Capture, qui est incroyable. C'est développé par Epic Games, c'est beaucoup plus facile et cela rend la création de ses propres éléments 3D très amusante. On apprend même beaucoup sur la photographie, car la photogrammétrie a ses propres règles en matière d'éclairage.
Time Flies
Pour l'Aloe Vera, je savais que je voulais jouer sur le fait que c'était une plante haute mais fine, avec presque trop peu de feuilles. L'aloe vera fait partie de ma vie quotidienne car c'est une plante que j'ai ici à la maison, et elle fleurit chaque année. Chaque fois qu'elle fleurit, je la prends en photo.
J'ai donc déjà réalisé trois scans 3D différents de cet aloe, un chaque année lors de sa floraison ces trois dernières années. Et je continuerai à le faire si elle fleurit à nouveau, bien sûr. C'est pour cela que je l'ai fait. Je ne savais absolument pas, par exemple, que la fleur donnerait ce type de retour visuel. C'était une vraie surprise pour moi. J'ai donc décidé de continuer à creuser à partir de ce scan 3D. C'était un peu délicat à réaliser sur le balcon à cause de la lumière, ce n'est pas un grand balcon.
Quand j'ai commencé à travailler avec l'IA, c'était à peu près au moment où j'ai commencé à utiliser TouchDesigner, en 2021. Au début, la seule chose que l'on pouvait faire sur les applications gratuites d'Internet était la génération de texte à image (text-to-image), et cela donnait de toutes petites images, du genre 250 par 250 pixels, toutes floues, presque abstraites. Je les adorais. C'était le tout début, cela ressemblait à de la magie. Je ne veux pas abandonner cette facette de ma pratique. Je veux continuer à expérimenter avec elle. Je ne travaille pas avec l'IA pour obtenir une esthétique réaliste. Je ne l'ai jamais fait. Mon but n'est pas de réaliser un film hyperréaliste avec l'IA. Je veux voir davantage ce que l'IA produisait à ses débuts. C'est la partie la plus fascinante du chemin parcouru jusqu'à présent.
Je suis très touchée par ce type d'esthétique parce qu'elle est lyrique, onirique, amusante, étrange, et j'aime ça. C'est intéressant car l'art surréaliste naît du subconscient et des rêves, et c'est un peu comme s'il s'agissait ici du subconscient de la machine. J'aime cette esthétique brute et IA low-fi. Mes scans 3D ne sont pas parfaits. Parfois, ils sont un peu brisés, mais j'aime ça. C'est comme un souvenir : ce n'est pas parfait. C'est un peu flou par endroits, et c'est tout l'intérêt. Les scans 3D que je réalise sont comme des souvenirs en 3D d'un moment précis. Les photos sont des souvenirs. Tout est lié... J'ai vraiment l'impression qu'il y a une dimension émotionnelle et humaine là-dedans, malgré le fait qu'il ne s'agisse que de points en mouvement. C'est très puissant.
J'espère qu'ils y trouveront quelque chose de différent de ce que moi, l'artiste, j'avais en tête. S'ils ressentent quelque chose qui leur est propre, quelque chose qui résonne avec eux-mêmes, j'en serai ravie. C'est tout, j'espère simplement qu'ils trouveront quelque chose qui fasse écho d'une manière ou d'une autre à leur vie intérieure.
L'art d'Emilia Trevisani porte en lui une nostalgie et une douceur qui transcendent la complexité technique de la 3D et de Stable Diffusion. Ses scans imparfaits, qu'elle qualifie elle-même de "souvenirs en 3D", rappellent que derrière les lignes de code se cache une sensibilité humaine profonde. Chez Artpoint, nous sommes fiers de diffuser ses paysages oniriques qui résonnent avec la vie intérieure de chacun. Explorez son catalogue et donnez une nouvelle dimension à vos écrans.