Interview de Tec Fase : Des murs de São Paulo aux collages numériques par drone

2025-12-01
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interview

Par ARTPOINT EDITORIAL

Artpoint est allé à la rencontre de l'artiste numérique brésilien Tec Fase. Ancien artiste de rue, il utilise des images captées par drone — routes, tunnels, graffitis, murs — pour construire de denses collages numériques engagés. Découvrez son processus créatif et sa vision dans cette interview exclusive.

Sa pratique repose sur le caractère volontairement «peu impressionnant» de ses images brutes : plutôt que de se concentrer sur les monuments emblématiques ou les clichés d'une ville, il se tourne vers ses surfaces les plus ordinaires : murs, trottoirs, passages souterrains. Son travail cherche à révéler un portrait plus vrai de la ville, façonné par ce que vivent réellement ses habitants. C'est ainsi que Tec Fase crée des «B-portraits» de villes, dévoilant leur véritable identité sous le vernis des cartes postales et des clichés.

Vous avez développé un style artistique immédiatement reconnaissable.

Pouvez-vous nous retracer votre parcours artistique jusqu’à aujourd’hui ? Comment ce langage visuel si particulier a-t-il émergé ?

On me demande parfois combien de temps il me faut pour réaliser un collage numérique. Ma réponse est toujours : trente ans. Parce que ce n'est pas comme si, un beau jour, j'avais soudainement décidé : bon, je vais prendre un drone et faire un portrait maintenant.

J'ai commencé par travailler dans la rue : au début, je peignais des murs. Mais en déménageant à São Paulo, peindre des murs est devenu très compliqué, car le graffiti y suit un code très précis. Certains tags appartiennent à des groupes marginaux, parfois des gangs, et on ne peut tout simplement pas les recouvrir. Même un tag ancien est presque considéré comme archéologique. Le recouvrir peut causer de sérieux problèmes. C'est pour cela que je suis passé à peindre le sol, et à photographier ces œuvres depuis les airs. Cette évolution n'a pas été guidée par une décision purement créative, mais par le contexte et la résolution de problèmes. C'était empirique. J'ai essayé le mur, le mur était impossible, alors je suis passé au sol. Une chose en entraînant une autre.

Mon passage au collage numérique est venu plus tard, pendant la pandémie. Confiné, j'étais constamment chez moi. J'avais cinq ou six années de dessins sauvegardés sur mon ordinateur. J'ai commencé à regarder tout ce matériel en me disant : bon, je peux peut-être en tirer quelque chose. Les NFT étaient partout à l'époque. Je les ai brièvement essayés, mais j'ai vite compris que ce n'était pas pour moi. Je respecte cette démarche, je la comprends, mais ce n'est pas ainsi que je veux travailler. J'aime l'idée qu'un collectionneur vive avec l'œuvre, l'accroche chez lui, la partage, plutôt qu'il ne la revende immédiatement pour en tirer profit. Cette logique ne me convenait pas.

J'aime vraiment la technologie, et j'y vois un bon moyen de montrer mes œuvres à travers le monde. J'ai longtemps galéré avec les questions d'expédition. J'ai eu des occasions d'exposer à l'international, mais envoyer de grandes pièces physiques à travers le monde coûte cher et se révèle compliqué. Le numérique a soudain rendu possible le partage de mon travail à l'échelle mondiale, simplement en envoyant un lien ou un dossier Google Drive. Dans le même temps, j'étais à un moment de ma vie où voyager n'était pas simple. J'ai deux jeunes filles. La vie de famille rend impossible de dire : «je pars en Corée un mois pour préparer une exposition». Il y avait donc de nombreux facteurs, logistiques, personnels, pratiques, qui m'ont poussé vers la création numérique.

Ce qui a émergé de tout cela m'a semblé naturel. C'est une continuité de ce que je faisais déjà avec les drones et l'espace urbain. Tout est lié. Ces créations numériques fonctionnent très bien avec les histoires que je raconte depuis toujours.

Perfil Azul

Vous capturez vous-même toutes vos images pour composer vos collages numériques. Pouvez-vous nous décrire votre processus de création ? Comment abordez-vous la captation et la sélection des images brutes ?

J'ai d'abord besoin de vraiment comprendre la ville avec laquelle je travaille. Je ne capture pas d'images au hasard : je choisis quatre ou cinq lieux qui me semblent indispensables, et décider de ce qu'il ne faut pas inclure est tout aussi important. Pour Rio, par exemple, je ne voulais ni du Christ Rédempteur ni de la plage. Pour Paris, je ne veux pas de la tour Eiffel… je veux montrer un autre visage de la ville.

Dans mon processus, il est préférable de travailler avec des images offrant une large gamme de conditions lumineuses. Par exemple, les journées nuageuses sont en réalité les meilleures pour filmer selon moi, car elles déterminent si un plan comporte des ombres ou non. J'ai certaines lumières esthétiques que j'aime utiliser, voire des heures précises pour filmer. Si je veux montrer du trafic, par exemple, je filme aux heures de pointe, quand les voitures apportent des détails cruciaux à la composition finale.

Pour le tournage, je travaille avec mon propre drone et un pilote. La technologie est incroyable, le drone se déplace extrêmement vite aujourd'hui : on peut être dans un Uber, je dis «arrête-toi ici», et on lance le drone directement depuis la fenêtre de la voiture. Le pilote est un ami proche, nous travaillons ensemble depuis environ huit ans. Il a commencé comme assistant, m'aidant sur la peinture et les fresques murales, puis il est devenu au fil du temps un excellent pilote de drone. J'adorerais voyager avec lui partout et filmer chaque ville ensemble. Après tant d'années à travailler ensemble, il comprend quelles parties d'une ville m'attirent, quelles couleurs j'aime utiliser. C'est essentiel : qu'il me connaisse profondément, moi et mon travail.

Our Master Urban Plan

Vous décrivez votre art comme appartenant à un «univers poétique enfantin», à travers votre choix d'images, de graphismes, de couleurs. Comment conciliez-vous cela avec l'engagement social et politique de vos collages ?

D'abord, je n'ai pas le talent de dessiner de manière réaliste. Au début, quand j'ai commencé à m'intéresser à l'art, je me souviens, enfant, dans une clinique en Argentine, avoir vu des affiches de Miró. J'ai demandé à mon père : c'est une œuvre d'art, ça ? Il m'a répondu que oui, que Miró était un grand artiste. Et en le regardant, je me suis dit : c'est comme deux couleurs. Je peux faire ça. Il m'a dit de le faire. Alors j'ai commencé à copier les dessins de Miró. C'était formidable, parce que Dali était impossible, mais Miró était possible.

Puis j'ai découvert Basquiat. Basquiat était plus proche du graffiti, plus contemporain à mes yeux. Adolescent, je peignais beaucoup dans la rue. Basquiat m'a appris que ce langage artistique pouvait exister, et même commencer à entrer sur le marché de l'art. Alors je me suis dit : d'accord, je vais travailler dans ce style, je peux faire ça.

Des années plus tard, j'ai commencé à travailler avec des écoles en Amérique latine, en utilisant l'art comme outil pédagogique. L'Amérique latine est un continent très dur : inégalités, violence, manque de nourriture, de nombreux problèmes dans l'espace public… mais l'art peut apporter un nouvel air.

Quand je travaille avec des écoles, je choisis les tout-petits, car les enfants sont très synthétiques : ils montrent la réalité telle qu'elle est. Si vous regardez les dessins d'enfants, ils parlent de leur contexte : la violence, les relations entre les femmes et les hommes, où est le père, comment la famille est représentée. Une mère avec quatre enfants. Chaque élément révèle quelque chose. Le lien avec le contexte politique et social est donc bien présent dans ces dessins. Ils m'ont aidé à comprendre ce qui se passe réellement en périphérie de ces villes. Je vais enseigner, mais en réalité, j'apprends énormément.

C'est important, car si l'on veut parler de contexte politique et social, on ne peut pas se contenter de regarder Instagram ou Twitter. Il faut aller là où se trouvent les problèmes. Une école, ici, c'est comme le cœur d'un quartier. Par exemple, les élèves mangent à l'école, on peut donc comprendre un quartier en discutant avec le personnel de cuisine : comment se passe le déjeuner le lundi ? Si la portion du lundi est deux fois plus grande, c'est parce que les enfants ne mangent pas le week-end. Alors le lundi, on double les portions. Tout est lié. Cela n'en a pas l'air, mais c'est bien le cas.

Collage Find Me Alive

Quand les gens découvrent vos collages, quel sentiment, quelle idée, quelle réaction espérez-vous que vos œuvres suscitent ?

Je pense que l'art doit surprendre, qu'il doit y avoir une émotion… Je travaille dans l'art urbain pour ce sentiment de surprise. Parce que dans la routine du travail et du retour à la maison, quand l'art urbain apparaît, je pense que cela aide à sortir de ce mode de vie mécanique. On emprunte toujours le même chemin, et soudain apparaît une fresque, une intervention… La ville change. C'est agréable.

Et dans un sens plus critique, je pense que l'essentiel, c'est qu'une œuvre vous fasse réfléchir, ou vous offre un nouveau point de vue. Je me demande toujours quel rôle l'art doit jouer dans ce monde fou… Ce n'est pas seulement décoratif, ni une question d'argent. Ce n'est pas pour moi. Je veux faire réfléchir les gens ou leur offrir un nouveau point de vue, comme cela m'est arrivé à moi. Je veux faire de même pour les autres, et j'ai cet outil : je suis artiste. Alors oui : surprise, émotion, et un nouveau point de vue.

À travers ses «B-portraits» de villes, Tec Fase détourne la technologie du drone pour nous forcer à poser un regard critique et profondément humain sur notre environnement urbain. Ses œuvres ne se contentent pas d'habiller l'espace : elles racontent l'histoire vécue de ses habitants, teintée d'une sensibilité brute et enfantine. Chez Artpoint, nous sommes ravis de présenter cette signature visuelle forte, aussi puissante pour des expositions que pour des projets de collaboration de marque porteurs de sens.