Rencontre avec Osman Koç

2021-08-30
|
interview

Untitled, Osman Koç

Osman Koç est un artiste et technologue basé à San Francisco qui utilise le codage créatif, l’informatique et le numérique pour créer des œuvres à l’intersection de l’art, de la science et de la technologie. Il crée des performances audiovisuelles, des environnements réactifs et immersifs et des installations interactives en incorporant divers capteurs et technologies d’affichage. Il développe également des logiciels personnalisés pour visualiser des comportements et des mouvements inspirés des sciences naturelles. La nature abstraite de ses visuels vise à être suffisamment familière pour susciter la reconnaissance et suffisamment étrangère pour laisser place à l’interprétation.

Osman Koç

Comment décrirais-tu l’art numérique ?

« Je pense qu’on pourrait définir l’art numérique de deux façons différentes. La première façon consiste à considérer l’art numérique comme toute œuvre pour la réalisation de laquelle des outils numériques ont été employés. Dès lors, toute illustration numérique peut être considérée comme de l’art numérique.

La deuxième définition, qui je pense est plus précise et plus juste, présente l’art numérique comme les œuvres qui n’auraient pas pu exister avec un autre support que le numérique. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement de faire intervenir l’utilisation du numérique dans le processus créatif comme on aurait pu choisir n’importe quel autre medium, mais réellement d’utiliser le numérique car il est le seul à pouvoir permettre la réalisation de l’œuvre. Cela suppose aussi d’intégrer l’importance conceptuelle du numérique dans le sens global de l’œuvre.

Sentinels, Osman Koç

C’est par exemple le cas des œuvres interactives, qui supposent le numérique à tout point de vue. Cela me plaît beaucoup car c’est un art dans lequel on peut davantage se « noyer », car il permet la participation du public. L’œuvre devient dès lors collaborative. Une autre chose qui m’enthousiasme vraiment, c’est que l’on peut réaliser des simulations mathématiquement correctes dans un monde physiquement incorrect, au regard des caractéristiques physiques de notre monde. J’aime ainsi beaucoup créer des simulations qui nous soient à la fois familières et étranges, car faisant écho à notre monde tout en lui étant étranger. Tout cela constitue à mes yeux les valeurs fondamentales de l’art numérique aujourd’hui. »

Qu’est-ce qui t’a poussé à faire de l’art numérique ? Qu’est-ce qui t’anime dans l’exploration des nouveaux médias ?

« A vrai dire, j’ai toujours travaillé dans le domaine de l’art numérique. Même si j’ai commencé par travailler l’électronique, je pense que le monde visuel et numérique a toujours fait partie de mon travail. Tous les outils que j’utilise sont numériques et je pense que, conceptuellement aussi, j’aime explorer les possibilités que le support numérique nous apporte.

Ce qui m’a toujours passionné dans cette forme d’art, c’est l’expérience qu’il permet au public de vivre. Le fait de regarder une image ou un visuel passivement est très différent de savoir que l’œuvre change de couleur ou de forme en fonction de nous, de nos mouvements par exemple. C’est tellement amusant de voir comment les gens appréhendent les choses, comment ils explorent les interfaces, comment ils les cassent, essaient de les tromper… J’aime le fait que l’interactivité apporte un peu de jeu à l’art, je trouve cela très précieux, très engageant. C’est selon moi la meilleure façon de communiquer à travers l’art sans avoir à utiliser de mots. »

Quels sont tes outils en tant qu’artiste numérique ? Quelle est ta technique ?

« Je suis plutôt agnostique en matière d’outils. Je peux utiliser n’importe quel outil tant qu’il sert le but recherché. En ce moment, j’utilise beaucoup Unity3D et Processing pour mes visuels, Eagle CAD pour mes travaux électroniques, et si j’ai besoin de fabriquer quelque chose, j’utilise Fusion 360.

En fait, je pense avoir trois piliers principaux dans mon travail. L’un est le codage créatif (art de l’ingénierie), l’autre est l’informatique physique (capteurs sensibles pour le suivi des personnes, de leurs gestes…), et le dernier est la fabrication numérique (modélisation des choses).

J’ai également travaillé sur le concept de “machines artistiques autonomes” avec un ami pendant un certain temps. Je pense en effet que lorsque nous parlons d’art génératif, il s’agit pour l’artiste de laisser une partie de la création à l’outil, qui devient dès lors plus qu’un outil, il devient une sorte de collaborateur. Le fait de parler de “machines d’art autonomes” me semble donc plus juste, puisqu’il s’agit de créer une machine qui elle-même crée de l’art. »

Seaquins Blob, Osman Koç

Quel est ton parcours ? As-tu suivi une formation spécifique ?

« J’ai fait une licence en ingénierie électronique, puis un master en ingénierie mécatronique. C’est là que j’ai acquis mes notions d’électronique logicielle et de fabrications physiques. Très tôt, j’ai commencé à travailler sur la question de l’interaction homme-ordinateur ou homme-machine. Puis j’ai voulu continuer de me former de façon autodidacte via un prisme plus artistique.

Ce qui m’a le plus aidé dans cette démarche a été l’ouverture de mon propre studio. Après avoir obtenu mon diplôme, au lieu de travailler dans une entreprise, j’ai en effet lancé mon studio. J’ai alors dû être à la fois un homme d’affaires faisant des travaux commerciaux, mais aussi un artiste, un directeur de studio… Je pense que ce type de studio est crucial dans le processus de création, car cela permet d’avoir un espace où l’on peut être à la fois désordonné et pleinement soi-même. C’est une petite pièce qui permet à votre imagination de ne pas avoir de limites.»

Quelle est ta source d’inspiration ?

« Je suis très inspiré par la nature et toutes les simulations physiques réalisables. De fait, je m’inspire aussi beaucoup des outils disponibles au moment où je crée. Ils me permettent de me demander ce que je peux faire de plus et de repousser les limites du processus créatif.

Je suis aussi très intéressé par les sentiments qui sont difficiles à décrire. Je lis beaucoup sur la perception, la biologie comportementale… et ce que j’aime dans l’art génératif abstrait, c’est que lorsque vous proposez une œuvre aux spectateurs, ou plus précisément aux utilisateurs, ils comblent les lacunes du sens. Autrement dit, ils peuvent se créer un récit qui leur correspond parfaitement. C’est pour cette raison que j’aime entendre la façon dont les gens décrivent mes œuvres. Ils voient beaucoup de choses différentes que je n’avais pas eu l’intention de créer, même si j’avais l’intention de déclencher. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’essaie de ne pas ajouter de description longue et exhaustive à mon travail. A mes yeux, transformer des idées en mots revient de plus à inévitablement les réduire à certaines choses. En même temps, c’est parfois difficile parce que je n’ai pas envie d’accoler aux œuvres des descriptions exclusivement techniques de mon travail. J’essaie donc de trouver un juste milieu dans la façon dont je parle de mon art. »

Des projets que tu aimerais mettre en avant ?

« En 2018 & 2019, j’ai créé des outils d’art génératif pour l’équipe de branding et d’identité d’Unity3D. Ce fut un grand plaisir de travailler avec l’équipe, et un moment fort de ma carrière de collaborer avec l’outil que j’utilise presque tous les jours. C’est un excellent exemple d’utilisation de l’art génératif pour créer un langage visuel commun aux différentes facettes d’une grande entreprise. Il met également en évidence les avantages de l’utilisation des technologies numériques, puisque nous avons également utilisé le même logiciel pour une installation de vitrine interactive. »

Vitrine interactive pour Unity, Osman Koç

Nos, Osman Koc & Nohlab

« Nos est une plateforme collaborative, fondée par moi même et Nohlab (Candas Sisman, Deniz Kader), qui vise une perception holistique du son et de l’image, en utilisant un logiciel personnalisé qui permet au son d’affecter directement l’image, et devient un instrument grâce aux capacités de manipulation en temps réel qui permettent une interprétation artistique. »

« Light and Form fait partie d’une série visuelle abstraite exploratoire qui est constamment en transition sur laquelle je travaille. Elle crée une palette de couleurs en constante évolution qui finit par inclure presque toutes les couleurs possibles et leurs combinaisons grâce à l’interaction entre le matériau, la géométrie et la lumière. Elle vise à dépeindre un équilibre délicat entre le macro et le micro, la forme globale changeante et les pièces individuelles, qui ont également une qualité biomimétique. »